Les contre-arguments du tirage au sort

Burnheim adresse une contre-argumentation aux critiques qui visent son modèle de Démarchie, basé sur le tirage au sort et une décentralisation de l’État.

Pour aller plus loin sur le débat d’idées lié à l’usage du tirage au sort en politique, consulter et participer au débat Kialo sur le tirage au sort des parlementaires.

Les citoyens tirés au sort sont incompétents

Burnheim ne réfute pas cette affirmation. La nature même du tirage au sort consiste à sélectionner des individus au hasard de manière à ce qu’ils constituent un échantillon représentatif. Si l’ensemble de la population est incompétente alors les tirés au sort le sont également.

Mais il faut distinguer deux sortes d’incompétence. Il y a la stupidité pathologique des individus, relativement rare au sein de la population, et qui peut être contenue et gérée par les autres tirés au sort. Puis, il y a l’incompétence qui relève du manque de connaissances sur un sujet particulier ou technique. Si les comités citoyens sont dévolus à la gestion de sujets bien précis (contrairement aux élus des systèmes actuels) et pour lesquels ils présentent un intérêt, cela leur laisse le temps d’acquérir de solides compétences au cours ou au préalable de leur mandat.

Par ailleurs, la décision publique nécessite autant le savoir théorique que le bon sens citoyen ; il est donc salutaire que les comités citoyens soient hétérogènes en matière de compétences.

Les experts vont les manipuler

Les experts sont les intervenants extérieurs qui apportent les éléments contextuels et théoriques nécessaires aux citoyens pour cerner un sujet donné. Il existe un risque que les citoyens tirés au sort soit n’écoutent absolument pas les experts, soit les écoutent trop jusqu’à en perdre leur libre arbitre. Si le premier cas de figure demeure rare et limité à quelques individus au sein du comité, le second mérite que des contre-mesures soient prises. Assez simplement, il est possible d’instaurer des règles visant à multiplier le nombre d’experts de manière à ce qu’ils se contrôlent mutuellement, et d’autre part à toujours laisser la possibilité à la communauté scientifique de pouvoir s’exprimer sur la délibération en cours.

Les hauts-fonctionnaires vont les manipuler

Les éminences grises, à cheval entre intérêts politiques et économiques, qui disposent aujourd’hui d’une influence considérable sur les démocraties électives, verraient cette influence s’effondrer en cas de nomination de comités citoyens par tirage au sort. Leur capacité à orienter la décision publique ne pourra pas être maintenue car ils n’arriveront plus à se déplacer à l’intérieur du système selon les anciennes méthodes (corruption, échange de faveurs, positions de pouvoir, etc.).

La démarchie entraine une déprofessionnalisation de la politique à tous les niveaux. [on peut éventuellement craindre à court terme que ces hauts-fonctionnaires cherchent tout de même à conserver leur pouvoir et à influencer la décision des comités citoyens ; comme pour les experts, des contre-mesures doivent être pensées]

Les tirés au sort ne sont pas responsables de leurs actes

Contrairement aux élus, les tirés au sort ne sont pas préoccupés par leur réélection, ce qui les déresponsabiliserait et les conduirait à « faire n’importe quoi » sans aucune forme de sanction.

Puisque les comités citoyens constituent un échantillon représentatif, on imagine qu’ils ne sont pas susceptibles de prendre une décision qui irait contre les intérêts de la majorité de la population et donc contre leurs propres intérêts. Cela représente déjà une première barrière contre l’absurdité.

Le poids de l’opinion publique n’est pas négligeable et c’est d’ailleurs lui qui fait fonctionner nos systèmes démocratiques actuels. Les tirés au sort ne voudront pas prendre de décisions irraisonnées qui les feront paraître pour autocrates ou stupides au yeux de leurs concitoyens.

En cas de décisions publiques arbitraires, il est à penser que cela stimulerait le nombre de volontaires dont les idées sont opposées pour le prochain tirage au sort, et ceux-ci seraient statistiquement plus nombreux dans le comité suivant. Ainsi la rotation régulière des mandats permet naturellement de corriger les écarts a posteriori.

La démarchie étant basée sur l’interdépendance des fonctions autonomes de l’État, notamment en matière de financement, certaines décisions arbitraires pourraient conduire à des sanctions drastiques sur le comité citoyen visé de la part de la communauté démocratique nationale.

Les volontaires seront des extrémistes

Les discours radicaux portent leurs fruits dans un système où les citoyens sont mal informés et n’ont pas accès au débat public : cette frustration engendre une volonté forte, parfois extrême, de s’investir dans des idéaux radicaux. Avec le tirage au sort, s’il faut reconnaître la possibilité d’une mauvaise représentation de la population sur le plan de l’idéologie politique, le système tend à couper les racines de la radicalité : les citoyens sont mieux informés et participent directement aux débats publics.

S’il y a un radicalisme représenté dans les comités citoyens, ce ne sera pas un radicalisme irréfléchi tel que celui qui est observable dans nos systèmes actuels.

Les volontaires seront des conservateurs

Le constat précédent provoque, en retour, une critique des radicaux envers la démarchie. Ceux-ci arguent que les changements sociétaux sont généralement accomplis grâces à des minorités radicales et que la prédominance de citoyens apathiques et conservateurs dans les comités citoyens ne permettrait plus à la société d’évoluer.

Il est assez probable, selon Burnheim, que pour tout sujet, les volontaires au tirage au sort contiennent des proportions équivalentes de conservateurs et de radicaux, chacun ayant une raison de défendre son point de vue. L’apathie politique est vécue par tous : il y a des sujets qui nous intéressent et d’autres moins. Les activiste d’un sujet sont les apathiques d’un autre sujet. La démarchie permet de mettre autour de la table uniquement des personnes qui se sentent investies du sujet et qui ne sont pas conservateurs par apathie (mais qui peuvent l’être par idéologie).

Le peuple n’est pas directement représenté

Les tirés au sort, comme cela a été expliqué dans les deux points précédents, sont sélectionnés parmi une communauté de citoyens qui présentent un fort intérêt pour un même sujet (mais qui peuvent avoir des opinions différentes). Cela exclue la majorité silencieuse qui ne se porte pas volontaire au tirage au sort.

La démarchie, c’est accepter de déléguer son droit de participation à la vie publique à ces communautés d’intérêts. C’est accepter de croire que si nous avions aussi un tel intérêt pour ce sujet, notre opinion serait représentée parmi cette communauté. Il s’agit de faire confiance à un processus qui mise sur l’expérience plutôt que sur l’immédiateté de la représentation. En ce sens, la démarchie n’est pas une démocratie directe.

Une analogie explique bien ce propos : si un aéroport doit être implanté près d’une ville, la démocratie directe consisterait à faire voter les habitants sur la localisation idéale (au risque que ceux-ci votent selon leurs intérêts personnels sans penser au long terme), la démarchie consisterait à faire voter la décision par un jury citoyen d’une autre ville qui s’est déjà prononcé sur plusieurs projets d’implantation aéroportuaire.

Ces comités citoyens seront incontrôlables

La question se pose puisque il a été démontré que les comités citoyens pouvaient prendre des décisions contraires à ce que la représentation immédiate du peuple aurait décidé.

D’une part les comités citoyens sont contrôlés par des organes méta-législatifs constitués d’anciens membres de comités citoyens qui définissent le cadre dans lequel ces comités évoluent et arbitrent éventuellement des conflits.

D’autre part, le contrôle du peuple envers les comités citoyens doit se faire grâce à une grande transparence du débat public. Les données manipulées par le comité citoyen doivent être librement accessibles pour que les citoyens dans l’ensemble puissent se saisir de ces problématiques et avancer leur opinion dans la sphère publique. Libre au comité d’écouter ou non ces revendications, avec les conséquences évoquées précédemment (voir « Les citoyens ne sont pas responsables de leurs actes »).

Ce ne sera pas efficace

La démarchie sacrifie les vertus de la centralisation (économies d’échelle, centres stratégiques, traitement de l’information, etc.) et toute l’efficacité qui lui est rattachée pour aboutir à une atomisation des entités publiques étant en mesure de prendre de meilleures décisions dans leur champ d’expertise.

Il est difficile de savoir si le jeu en vaut la chandelle. Burnheim pense que le développement des technologies informatique et en intelligence artificielles sont de nature à compenser la perte d’efficacité liées à la décentralisation de l’État.

Source

John BURNHEIM – Is Democracy Possible ? The alternative to electoral politics – Chap. 5

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