Le prénom

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 2300 mots /// ⏱ 8 minutes de lecture

C’est Almodis, une des quinze servantes du château, que le Duc a désignée ce matin pour s’acquitter de la tâche. En effet, la Duchesse attend un enfant – une fille, selon les oracles – et, en ces lieux, la tradition veut qu’un suzerain choisisse le prénom de sa descendance parmi les propositions de son peuple. Almodis donc, munie d’un panier en osier et de quelques bouts de papier, se rend au village pour collecter les idées de la plèbe.

Cette mission ne lui plaît guère. La servante avait d’autres projets pour la journée : flâner dans la bibliothèque, épousseter les vieux manuscrits, surprendre quelques érudits dans leurs recherches, et peut-être écouter des philosophes débattre. Depuis qu’elle est au service du Duc, Almodis ne songe qu’à s’instruire. Elle a appris à lire et à écrire en peu de temps et compte bientôt apprendre de nouveaux langages. Retourner aujourd’hui parmi la foule illettrée n’arrange donc pas ses affaires.

— Que veux-tu, petite caille ? demande le Boucher, occupé à tailler une carcasse. C’est quatre deniers la livre.

— Je travaille pour le Duc.

Le Boucher pose son hachoir sanguinolent sur le billot.

— Si c’est pour le Duc… Disons trois deniers la livre. Et les meilleurs morceaux ! Mais, à ce prix, tu as intérêt à faire mes éloges auprès du cuisinier, qu’il pense à moi pour ses futures commandes.

— Non, vous n’y êtes pas. Je viens pour autre chose. La Duchesse attend une fille, et il convient maintenant de lui trouver un prénom.

— Oh… la tradition. Bon Dieu, c’est vrai ! Ça fait longtemps que ce pays n’a pas connu de naissance.

— Donnez-moi un prénom, je l’écrirai sur ce papier et le mettrai dans le panier. Ce soir, le Duc et la Duchesse feront leur choix.

En se penchant, le Boucher s’aperçoit que le panier est vide.

— Serais-je le premier ? Quel honneur ! Pourquoi est-ce d’abord chez moi que tu t’es rendue ? Dit-on du bien de moi au château ? Ai-je bonne réputation ?

— Je ne sais pas… il fallait bien que je commence quelque part. Maintenant, donnez-moi un prénom, je dois encore faire le tour du canton.

— Un prénom dis-tu ? Ce n’est pas si simple, je ne m’y suis pas préparé. Je manque d’idées, laisse-moi y songer un instant.

Impatiente, Almodis remue son pied. Elle sent le temps qui passe, qui s’écoule inlassablement. Elle pense à ce boucher, à ces villageois, ces pauvres gens qui travaillent chaque jour jusqu’à l’épuisement et qui n’apprennent rien. Ils exécutent les mêmes gestes, ils parlent aux mêmes personnes. Lorsque leur vie s’achèvera, ils n’auront rien laissé dans ce monde, ils n’auront été qu’utiles un moment, comme des outils. Almodis, elle, ne veut pas de cette commune destinée.

— Un prénom ! s’énerve-t-elle, je ne vous demande qu’un prénom, un seul !

— Doucement, ta colère effraie les quelques idées qui me viennent.

— Soit, je vais vous aider. N’avez-vous point de femme ? Point de fille, de mère, de tante, de nièces qui vous inspirent ?

— Ma femme ? Elle se nomme Bertille. J’ai toujours trouvé qu’un prénom aussi banal ne lui rendait pas honneur, alors je ne souhaite pas à nos seigneurs de nommer leur fille ainsi. Ma mère… Isaure. C’était une femme dure, vous savez, sèche et méchante. Je ne veux pas que la future Duchesse me la rappelle. Non, ça ne sera pas Isaure. Et puis, pour le reste, je n’ai que des fils !

Écouter les tergiversations du Boucher insupporte de plus en plus Almodis. Elle se demande s’il serait judicieux d’écrire elle-même tous les prénoms du panier, pour ainsi gagner du temps et revenir plus tôt au château. Mais elle y renonce aussitôt : les traditions ont de l’importance et les gens du village, comprenant son stratagème, n’hésiteraient pas à la dénoncer. Ensuite, le Duc la ferait battre, et la bannirait peut-être du domaine s’il ne l’avait pas déjà pendue.

— Le temps me fait défaut, maître boucher. Vous n’êtes pas le seul que je dois consulter, et puisque les idées vous manquent, je vais aller voir ailleurs.

— Non, non ! Ne pars pas ! l’implore-t-il. Je suis le premier et, si tu m’éclipses, cela te vaudra à coup sûr une mauvaise fortune.

Almodis est lasse de ces superstitions que les villageois invoquent en permanence. Elle ne se fie qu’à son jugement pour agir, sans tenir compte des multiples légendes locales. Mais elle sait aussi qu’en se mettant en travers de ces croyances, elle s’expose à de grands dangers. Elle doit donc rester pragmatique.

— Vous avez raison, mais si j’échoue dans ma mission, il vous en coûtera bien plus à vous, le boucher qui ne parvient pas à trouver de prénom, qu’à moi, pauvre servante qui ne sait qu’attendre.

Le Boucher comprend qu’il doit faire vite. Son bras tremble et trahit sa panique. D’un coup, sa tête se relève.

— Dis-moi, comment t’appelles-tu, petite caille ?

— Almodis.

— Ah ! Voilà ce qui me brûlait les lèvres depuis tout à l’heure ! Voilà un prénom beau et convaincant. C’est décidé, marque donc Almodis sur ton bout de papier, et jette-le dans ton panier. Ainsi tu commences ta quête sur une heureuse histoire, et moi je peux retourner à ma besogne.

Almodis acquiesce et s’exécute.

À la fin de la journée, après avoir fait le tour des hameaux jouxtant le château ducal, la servante harassée revient auprès de ses maîtres. Le panier est plein, la plèbe n’a pas manqué à la tradition. Lorsqu’Almodis les a sollicitées, plusieurs femmes ont donné leur propre prénom, par manque d’imagination ou excès d’amour-propre. D’autres villageois aigris et mécontents se sont employés à trouver les sobriquets les plus laids. Enfin, les vieux et les sages avaient préparé de longue date un prénom en prévision de cet événement.

— Servante, voilà une tâche bien menée, déclare le Duc en s’astiquant la moustache.

— Messire, puis-je disposer, à présent ? demande-t-elle, désireuse de rejoindre la bibliothèque qu’elle sait, à cette heure du soir, propice au calme et à l’apprentissage.

— Non, ordonne la Duchesse. Tu vas aider au dépouillement et si des questions nous taraudent, tu seras là pour y répondre.

Sur les conseils du Duc, Almodis aligne trois vases en face du panier. Un pour les prénoms qui ne contenteraient ni le Duc ni la Duchesse, un autre pour ceux qui iraient à l’un des deux seulement, et enfin un troisième pour les prénoms qui feraient l’unanimité. Almodis se saisit d’un premier papier. Les époux, assis dans de grands fauteuils, se font face sans mot dire.

— Blanche, annonce la servante.

— Blanche ? Blanche… Cela me plaît, déclare le Duc. C’est la promesse d’une fille pure et délicate.

— Vous trouvez ? demande sa moitié. Je ne sais si ma fille pourrait porter le nom d’une si commune couleur. Qui a fait cette proposition, Almodis ?

— Une vendeuse de légumes, répond la servante dont rien ne trahit le profond agacement.

— Cela ne me surprend guère. Une idée aussi simplette ne peut qu’émaner d’une personne simplette.

Almodis, comprenant la position de chacun, place le papier dans le vase du milieu. Puis elle tire un autre prénom du panier en osier.

— Béatrice.

— Ah, voilà qui me semble déjà mieux, s’enthousiasme la Duchesse. « Béatrice », cela n’est pas dénué de grandeur et de panache.

— Étonnant, n’est-ce pas ? remarque le Duc avec ironie. Bien sûr que Béatrice vous sied ! C’est le prénom de votre chère mère ! Or vous savez qu’en tout point cette créature me dégoûte. J’attends sa mort comme un soldat attend sa solde.

Les disputes entre le Duc et la Duchesse sont monnaie courante au château. Tout le monde sait qu’au-delà des apparences, ils se vouent une haine sans limites et n’hésitent plus depuis longtemps à le montrer devant leurs servants. Almodis comprend que, de nouveau, elle doit placer le papier dans l’urne centrale, réservée aux prénoms qui n’obtiennent qu’une faveur sur deux. Tout au long de la soirée, de nombreux autres prénoms rejoignent ainsi « Blanche » et « Béatrice ».

Alors que la fatigue alourdit les esprits, la servante tire le nom qu’elle redoutait.

— Almodis.

— Et comment ? se réveille le Duc. Ahah ! Alors, comme les autres, tu t’es prise au jeu de la tradition ? Tu as écrit ton propre prénom, Almodis ?

— La petite a des ambitions, murmure la Duchesse.

— Point ! Je vous jure que non ! se défend-elle. C’est le boucher du village qui, faute d’inspiration, a proposé mon nom.

— Oui, certainement, Almodis. Cela doit être le boucher. Allons, tu as bien le droit de rêver un peu, toi aussi. Ahah, « Almodis », que c’est amusant.

— Imaginez, mon cher époux, que nous nommions notre fille ainsi. Diantre.

— Il faudrait vraiment que nous soyons cruels. L’abaisser au rang d’une servante, cela ne serait pas bon pour son éducation. Cela développerait en elle un sentiment d’infériorité ; elle ne pourrait jamais acquérir les qualités nécessaires à son futur règne.

Pour une fois, le couple tombe d’accord. Almodis place son prénom dans l’urne des propositions boudées par l’un et l’autre. Enfin, vient le moment où, tard dans la nuit, il ne reste plus aucun papier dans le panier en osier : tous ont été lus, et aucun n’a emporté d’adhésion unanime.

— Nous voilà comme au début, rien n’a avancé, se tourmente le Duc.

— Remettons la chose à plus tard, propose la Duchesse. Nos gueux sont bons à la corvée, mais nous ne pouvions attendre d’eux une fulgurance de l’esprit, ce n’est pas leur rôle.

— Non, cela ne se peut, rétorque son époux. Nous devons choisir ce soir, et uniquement parmi les noms du panier. Si nous brisons la tradition, cela nous vaudra des années de révoltes paysannes. Nous leur demandons tant ; il faut bien qu’à l’occasion nous succombions à leurs caprices, surtout lorsqu’ils ne nous coûtent rien.

— Soit, mais cela ne nous sort pas de l’impasse : aucun prénom n’a remporté nos faveurs.

Alors que le couple ducal cherche en vain une solution, Almodis ne songe qu’à regagner sa couche dans les combles, et peut-être au passage emprunter un livre de la bibliothèque, qu’elle lira à la lueur d’une chandelle. Mais les délibérations de ses maîtres lui font redouter d’attendre encore une éternité auprès d’eux. Excédée par cette journée sans fin, elle les devance et leur fait part de son idée.

— Si vous me permettez, mes seigneurs, je voudrais vous exposer un moyen de résoudre votre conflit.

Passablement exténués par ces longues discussions, ils acceptent d’entendre leur servante.

— Concentrons-nous sur ce qui suscite votre adhésion commune, plutôt que sur vos divisions.

Almodis se saisit du vase contenant les prénoms rejetés par les deux membres du couple et le pose devant eux.

— Ces prénoms, aucun de vous ne les souhaite à votre fille. Cela vous causerait, à tous les deux, un préjudice égal ; en choisissant parmi ceux-là, il n’y aura point de litige entre vous.

— Et notre pauvre fille ? C’est elle qui héritera d’un mauvais prénom, y avez-vous pensé ? s’inquiète la Duchesse.

— Quand j’étais au village, quelqu’un m’a dit : « aucun prénom n’est pire qu’un autre, tout dépend des qualités de son porteur ». Les prénoms de ce vase ne vous enchantent guère aujourd’hui, mais demain, lorsque votre fille poussera ses premiers cris, vous ne pourrez que la chérir, elle et son prénom.

— De toute manière, soupire le Duc, la situation est inextricable, il nous faut bien trancher. Et il importe, en effet, qu’entre moi et la Duchesse, personne n’en ressorte lésé.

Alors que le Duc s’apprête à passer en revue les prénoms du vase, Almodis l’interrompt :

— Je ne pense pas, messire, que vous laisser choisir arrangerait vos affaires. Si, avec la Duchesse, vous ne parvenez à vous accorder sur le meilleur, vous ne parviendrez à vous entendre sur le moins mauvais. Cela vous placerait, une fois de plus, en conflit. Et l’un de vous nourrirait le sentiment d’avoir perdu face à l’autre.

— Décidément, tu fais preuve de beaucoup d’audace ce soir, Almodis, mais aussi d’un peu de sagesse, concède le Duc en se rasseyant. Que nous proposes-tu ?

— Seuls le sort et une tierce personne peuvent résoudre ce dilemme. C’est donc moi qui vais choisir au hasard le prénom de votre enfant. Ainsi, il n’y aura point de discussion.

— Attends un peu… ton stratagème ne serait-il pas de tirer ton propre nom du vase, Almodis ? Et ainsi espérer te hisser au niveau de notre fille ? Est-ce le coup que tu préparais ? questionne le Duc avec scepticisme.

— Nullement. Tenez, pour éteindre ce doute, je retire mon prénom du vase, ainsi je ne pourrai être soupçonnée de tourner la situation à mon avantage.

— Soit, dans ces conditions, cela me semble être une juste méthode. Agréez-vous, ma chère et tendre ?

La Duchesse approuve.

Almodis plonge une main innocente au fond du vase. Elle lève les yeux au plafond puis saisit entre ses doigts l’un des nombreux bouts de papier. Enfin cette interminable soirée est sur le point de se conclure. La servante retire lentement sa main du vase, de sorte que le Duc et la Duchesse puissent tous deux bien l’observer et qu’aucun n’invoque la tricherie.

Almodis déplie ostensiblement le papier. Elle en reconnaît l’écriture. C’est une voyageuse de passage qui, dans la matinée, lui a proposé ce prénom. Il provient, lui a-t-elle dit, d’un pays lointain où la pierre est blanche et le ciel est bleu. Tout à l’heure, l’exotisme du prénom n’a guère enchanté le Duc et la Duchesse. Ils craignent qu’en la nommant ainsi, on prenne leur fille pour une étrangère. Mais, dans le vase, ce prénom est loin d’être le plus détesté.

— Allons, dites-le nous ! demandent-ils impatients.

— Mes seigneurs, votre fille s’appellera Athéna.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI

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