La pièce

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 2100 mots /// ⏱ 7 minutes de lecture

Grâce aux batailles et aux mariages de ses ancêtres, le Duc règne sur un vaste domaine : au moins deux cents hameaux, quinze forêts, et sept châteaux. Incapable d’administrer seul ce petit empire, il confie à ses fidèles vassaux le soin d’en récolter les fruits pour son compte. Ces seigneurs veillent à ce que les serfs travaillent bien la terre, sinon ils les fouettent et parfois les pendent.

Un de ceux-là, le Comte Archambault, a récemment accru son fief au détriment de plus chétifs voisins. Le Duc s’inquiète de cette montée en puissance qui peu à peu lui fait ombrage. Fin diplomate, il organise un grand banquet auquel il convie tous ses vassaux, de sorte qu’ils lui renouvellent leur fidélité.

C’est l’occasion pour Athéna, la fille du Duc, d’échapper à l’habituelle monotonie de ses journées. Au château ducal, elle rencontre tous les notables du domaine : chevaliers, écuyers, nobles cousins, et autres courtisans. Parmi eux, elle reconnaît Lisoie, le neveu du Comte Archambault. Comme elle, il achève son adolescence pour entrer dans le bel âge. Tous deux ont grandi ensemble aux soins d’Almodis, une servante instruite qui s’est chargée de leur éducation.

— Raconte-moi tes dernières aventures, demande Lisoie à son amie d’enfance. As-tu voyagé ? As-tu rencontré quelques princes étrangers ?

Celle-ci, un peu gênée, baisse les yeux et soupire.

— En vérité, dit-elle, en tant qu’héritière du duché, ma vie est ici bien ennuyeuse. On me laisse peu sortir : le risque de me perdre serait trop grand. Au lieu de cela, on m’apprend à gérer les fonds, à écrire des lettres et à chanter aubades et ballades.

— Un souverain peut-il régner sur un royaume qu’il n’a jamais vu ? philosophe Lisoie. Te retenir ici prisonnière ne rend pas service au règne qui t’attend.

Lisoie, avec un sourire malicieux, sort de sa poche une piécette d’argent.

— Quoi, est-ce avec ce sou que tu comptes acheter ma liberté ? demande Athéna, curieuse d’en savoir plus.

— Que nenni ! Ce sou, vois-tu, est mon porte-chance, il me guide dans les choix difficiles. Pour rien au monde je ne l’échangerais, pas même contre des terres, il m’est trop précieux.

— Eh bien, que vas-tu en faire, alors ?

— Le lancer. Pile, nous restons causer au château jusqu’au banquet de ce soir. Face, nous partons au grand air explorer la campagne des environs. Cela te va-t-il ?

Athéna pense à la colère du Duc qui, en apprenant sa désobéissance, lui ferait subir mille supplices. Mais le parfum de l’aventure est trop attrayant, trop enivrant.

— Soit, lance-la, je préfère être châtiée plutôt que mourir sotte.

Ravi, Lisoie jette la pièce en l’air. Elle tinte et tourne avant de frapper le sol. Comme les deux amis l’espéraient, c’est le côté face qui se dévoile. Ils partent donc sur le champ, en prenant garde de n’alerter personne.

Leur escapade les mène une lieue plus loin à la croisée de deux chemins.

— Où va-t-on, désormais ? demande Athéna. À gauche comme à droite, ces deux routes sont semblables.

Sans mot dire, Lisoie use à nouveau de sa pièce pour trancher. C’est à gauche qu’ils iront.

Au cours de leur escapade champêtre, ils aperçoivent une belle clairière et décident de s’y reposer. Une brise légère rend la chaleur supportable. Athéna et Lisoie, allongés dans l’herbe, évoquent leurs souvenirs d’enfance et parlent de l’avenir.

La clairière est si calme et accueillante que Lisoie s’endort. Athéna a l’espiègle idée de subtiliser sa piécette porte chance, qu’elle glisse dans son corsage. À son réveil, le neveu du Comte s’affole, ne trouvant plus son sou fétiche.

— Tudieu ! Foutre ! Comment est-ce possible ? Il y a une heure à peine, je le tenais entre mes doigts !

— Pourquoi t’énerves-tu ? Des sous, ton oncle doit en avoir des milliers, il pourra bien t’en donner un. Pour ton jeu, n’importe quelle pièce convient, n’est-ce pas ?

— Non ! C’est ce sou et ce sou uniquement qu’il me faut. La vulgaire monnaie ne peut le remplacer.

— Qu’a-t-il donc de si précieux ? demande Athéna, soucieuse du tort qu’elle inflige à son ami.

— Cela fait des années que je l’utilise, il guide mes pas, sans lui je suis perdu ! Plusieurs fois il m’a sauvé la vie en m’indiquant les bonnes voies, il m’a écarté du danger et a fait mon profit. Je te le dis Athéna, ce n’est pas un sou comme les autres, il a en lui quelque chose de sacré.

Voyant que Lisoie blêmit et pleurniche en retournant vainement la terre, Athéna décide d’écourter la plaisanterie. Elle se joint aux recherches et, sortant la précieuse argenterie de son corsage, feint de l’avoir trouvé dans les fourrés. Lisoie retrouve sa joie et ses couleurs ; il remercie mille fois Athéna et lui jure toute sorte de promesses.

— Marchons un peu à l’ombre du bois, cela nous rafraîchira les idées, propose l’héritière du duché.

En longeant les arbres séculaires, ils tombent sur une vieille cabane de chasseur.

— Voilà la demeure d’un de tes futurs sujets ! annonce Lisoie en riant. Regarde, n’est-ce point un arc qui repose là contre ces planches ?

Athéna remarque l’arme, en bon état, accompagnée de son carquois rempli de flèches sommaires.

— Cela ne te rappelle-t-il pas le temps où nous apprenions le tir ? demande innocemment Lisoie.

— La première chose qui me revient c’est à quel point, dans cette discipline, je te surpassais, rétorque Athéna avec une amicale provocation. Une fois sur deux, ta flèche se fichait dans la terre au lieu de se planter dans la paille.

— C’est faux ! Je me souviens d’une fois où, près des douves, j’ai atteint une pomme à trente toises. Cela bon nombre d’archers, même très doués, en sont incapables !

La compétition s’installe entre les deux jeunes gens qui souhaitent à nouveau se mesurer l’un à l’autre. Mais Athéna sait qu’il serait mal avisé de se saisir de cet arc. Le vol, même sur un serf, pourrait lui causer bien des problèmes, sans compter les risques de blessure. Remarquant sa réticence, Lisoie propose encore de s’en remettre au sort pour décider.

La pièce d’argent donne raison à Lisoie et, sans hésiter, il prend l’arc en main comme s’il s’agissait du sien depuis toujours. Bientôt, cependant, Athéna aperçoit une troupe de gens approcher par la clairière.

— Le chasseur revient ! Vite, fuyons ! s’exclame Lisoie en commençant à courir.

Heureusement, personne ne les voit. Pendant une heure au moins, ils s’époumonent au travers du bois. Cela les emmène jusque dans un petit village proche du château. Celui-ci est désert : la journée, ses habitants sont astreints à de lourdes besognes dans les champs alentour.

— Nous les avons semés, quelle escapade ! reconnaît Athéna en s’asseyant sur le rebord d’un puits.

— Aujourd’hui ce ne sont que des chasseurs, demain ce pourrait être tes ennemis. Il est bon qu’en cette journée, grâce à la pièce, tu aies pu t’entraîner à la course.

— Ma foi, peut-être as-tu raison. Je manque d’exercice à croupir au château.

— En tout cas, annonce fièrement Lisoie, nous n’avons toujours pas réglé notre différend en matière d’archerie. Tu vois la girouette qui coiffe ce toit là-bas ? Je te jure qu’en trois flèches je l’atteins.

— Jamais… Et, de toute manière je t’en défends. Le maniement des armes doit se pratiquer loin des lieux habités.

— Que dis-tu ? Ce village est vide, il n’y a personne ! Et puis je toucherai ma cible, la flèche retombera sur le toit. Tu t’inquiètes pour rien. Regarde, pour te prouver ma bonne foi, je vais lancer ma pièce pour savoir si je dois ou non me prêter à cet exploit.

La pièce, une fois de plus, lui donne raison. Malgré les protestations d’Athéna qui ne trouve pas cette entreprise raisonnable, Lisoie équipe son arc et tire par trois fois. La première flèche, trop faible, se plante dans la paille du toit. La deuxième fait de même. Enfin, la troisième manque de peu la girouette. Derrière la maison, un chevalier du Comte qui cherchait justement les deux jeunes gens, reçoit le trait dans le gras du cou.

Alertés par les cris, Lisoie et Athéna se précipitent. Mais il est trop tard : par de petits jets, le sang s’échappe de l’artère du chevalier et celui-ci meurt sans tarder.

— Cela est impossible, murmure gravement Lisoie. La pièce a pourtant béni la voie. Nul malheur ne pouvait arriver !

Il lâche l’arme du crime avec dégoût.

— Non, ce n’est pas moi ! Ce n’est pas ma faute ! se justifie-t-il en larmoyant.

Athéna mesure les implications de ce drame : la mort d’un fidèle chevalier du Comte Archambault provoquera son ire. Lisoie, bien qu’étant son neveu, n’a aucun titre d’importance et sera probablement mis à mort pour une faute pareille. Une idée vient alors à Athéna : endosser la responsabilité de cette affaire. En effet, le Comte ne saurait demander la pendaison de l’héritière de son suzerain, il se contenterait, tout au plus, de quémander quelques réparations financières pour le préjudice subi.

Athéna pourrait aussi fuir avec Lisoie, mais cela conduirait le Duc à mener une grande enquête pour déterminer le coupable de la mort du chevalier et, en fin de compte, plusieurs innocents finiraient pendus pour l’exemple. Ne souhaitant pas que d’autres meurent par sa faute, Athéna prend l’arc à son épaule et rentre avec Lisoie au château. Là, elle avoue son crime devant le Duc et le Comte Archambault. Tous deux sont fous de rage et élèvent durement la voix contre l’héritière du duché.

— Enfant de malheur ! peste le Duc.

— Et toi, Lisoie, mon neveu, pourquoi n’as-tu pas arrêté le geste d’Athéna ? N’as-tu donc point de cervelle ? questionne amèrement le Comte.

— C’est que… non, nous étions dans le jeu, nous ne savions pas que… bafouille-t-il.

— Bon sang, Athéna ! rugit le Duc. S’il n’en tenait qu’à moi, je t’aurais déjà fouetté vingt fois, mais la Duchesse pour d’obscures raisons s’y oppose. Le chevalier que tu as tué de ta main était un homme bon et loyal qui de nombreuses fois est venu au secours de notre famille. Par ce geste, tu ternis notre honneur et le sien.

— Le mal est fait, déplore Athéna. Je ne puis que regretter la stupidité de mon geste. J’accepterai tous les châtiments que votre justice rendra.

Le Duc, qui ne désire pas froisser les attentes du Comte Archambault, s’entretient avec lui pour établir les contours d’une sanction. La discussion se fait âpre, tous, dans le château, le remarquent. Le Comte dispose d’un levier sur son maître et profite de l’occasion pour en faire usage. Le Duc, visiblement embarrassé, agrée à l’une de ses propositions.

— Athéna, ma fille, à compter de ce jour, je te retire toute prétention à ma succession. Ce sera ton frère le plus âgé qui en héritera à ta place. Tu ne saurais avoir sous tes ordres un noble sire dont tu as tué le plus preux des chevaliers. Tu perds tous tes titres et privilèges et seras prochainement invitée à quitter le château.

Le Comte Archambault, satisfait, arbore un large sourire, tandis que l’entourage du Duc est abasourdi par cette annonce. Lisoie n’ose plus regarder le visage de sa sauveuse dont il vient de briser l’avenir. Celle-ci, bien qu’effrayée par les conséquences de sa sanction, tâche de rester digne.

Plus tard, elle s’entretient avec son ancienne instructrice, l’éduquée Almodis. À la recherche d’un semblant de reconnaissance, Athéna lui confie toute l’histoire, la véritable.

— Je comprends mieux, dit la servante. Tu as bien agi. En prenant la responsabilité de ce drame, tu as pesé le pour et le contre, tu as procédé avec raison dans ce choix difficile. Lisoie, au contraire, s’est exonéré de toute réflexion : il a laissé le hasard de sa pièce décider en son nom. Ainsi, il a cru échapper aux conséquences de ses actes, or je te le dis, Athéna, retiens bien cette leçon : jamais le sort ne doit décider à notre place. Contrairement à son lanceur, on ne peut traduire une pièce en justice.

— La leçon me semble sage, reconnaît Athéna, pourtant n’est-ce pas toi qui, peu avant ma naissance, as tiré au sort mon prénom dans une jarre ?

— Le sort ne peut décider à notre place, mais il peut nous aider à départager des choix d’égale nature. Tous les prénoms se valent. Les choix de Lisoie, quant à eux, engendraient des conséquences distinctes qui en aucun cas ne pouvaient se comparer. Ce sont là deux usages bien différents qu’il ne faut pas confondre.

Quand vient le moment de quitter le château, Athéna croise Lisoie sur son chemin.

— Me pardonneras-tu un jour ? demande-t-il penaud.

— Mon sort n’est pas si triste, annonce-t-elle. Je quitte l’ennuyeuse vie de château pour enfin voyager. Je ne sais où ce périple me conduira, mais au moins j’ai le cœur léger, je sais que j’ai bien agi. Quant à toi, Lisoie, évite à présent de croire aux coïncidences, car cette pièce n’est point sacrée.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI

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La statue

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