La statue

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 1700 mots /// ⏱ 6 minutes de lecture

Athéna, jeune voyageuse sans attache, pénètre dans une riche cité marchande. Les larges bâtisses qui s’érigent de part et d’autre des artères bondées l’impressionnent. Jamais, dans son pays natal, elle n’a vu une telle densité humaine. Ici, on ne craint pas de marcher dans la boue, toutes les chaussées sont soigneusement pavées et un savant système d’égouts chasse les eaux usées loin de la ville.

— Cette civilisation, bien plus qu’ailleurs, laissera au monde une formidable marque de progrès, marmonne Athéna en s’enfonçant plus avant dans la Cité.

Elle projette de se rendre au port afin d’embarquer vers la lointaine contrée qui a inspiré son prénom. Sur le chemin, elle s’égare et découvre toute sorte de saltimbanques qui, avec leurs longues échasses, amusent les passants et récoltent parfois les pièces de fortunés personnages. Elle franchit des canaux que de fines barques sillonnent et passe devant l’arsenal où des centaines d’artisans œuvrent avec entrain : ils construisent de grandes et coûteuses embarcations qui bientôt feront route sur les mers chaudes et les vastes océans. Ici, les contremaîtres n’ont guère besoin de la trique pour encourager les ouvriers à leur besogne ; la promesse d’un salaire raisonnable suffit.

Tout, dans la cité, souligne la richesse de son peuple. Athéna ne peut faire un pas sans entendre quelque part la monnaie s’échanger. Des biens de toutes contrées abondent sur les étals : venaisons, pâtes de fruits, encens, fourrures, cire, épices et autres condiments exotiques. C’est en suivant les charrettes et les cargaisons qu’Athéna parvient à la source de ces merveilleuses denrées : le port. Pour la première fois, elle contemple la mer qui, entre les jetées et les collines de la baie, se fraye un chemin jusqu’à l’horizon.

En cherchant le moyen de sa traversée, Athéna découvre un attroupement sur le bord d’un quai. Un cercle de matelots entoure une somptueuse statue de marbre à laquelle est accolé un jeune homme.

— Ne touchez qu’avec les yeux, mes amis ! s’exclame-t-il. On vient tout juste de me livrer la Belle, et je ne voudrais pas qu’avec vos griffes vous égratigniez sa précieuse patine.

— Quel ouvrage ! s’extasie un admirateur. L’artiste ne s’est pas contenté de reproduire le corps d’une femme, il y a ajouté toute sorte de détails qui la rendent encore plus vraie que nature.

— Pareille beauté ne peut exister… il fallait l’inventer, dit un vieil homme.

— Est-ce vrai, demande un autre, qu’il s’agit d’une muse que le sculpteur a vue dans ses rêves ?

— On m’a dit, reprit l’heureux propriétaire, que le sujet de cette œuvre n’est autre que notre Cité elle-même, reproduite sous les traits de cette femme digne et puissante.

Avec cette explication, de nouveau la petite foule se pâme d’admiration pour l’extraordinaire statue. Athéna, en s’approchant, découvre en effet toutes les qualités de l’œuvre. Même dans le château de son père – qui n’est pas un moindre seigneur – jamais elle n’a vu de sculptures si finement travaillées. Elle remarque certains passants qui s’approchent du jeune propriétaire pour lui confier des pièces d’argent.

— Pour l’année qui s’annonce, ajoutent-ils souvent.

Désireuse de se plier aux coutumes locales, Athéna à son tour se déleste d’un sou qu’elle place dans la bourse du jeune homme. Pourquoi un si riche personnage a-t-il besoin de la générosité du peuple ? Cela elle l’ignore, mais elle profite de l’occasion pour s’adresser à la petite assemblée et introduire sa requête :

— Honorables citadins, je viens à peine d’arriver et déjà vos merveilles m’éblouissent : les canaux, l’arsenal, et maintenant ce bloc de marbre si savamment sculpté. Je ne tarirai pas d’éloges lorsqu’on m’interrogera sur la qualité de mon séjour ici. Mais je dois partir pour le pays où la pierre est blanche et le ciel est bleu. À ce titre, je cherche à gagner une place sur un navire qui bientôt y ferait escale.

— Tu tombes bien, lui répond le jeune détenteur de la statue, le Capitaine appareillera dans la huitaine pour ces contrées !

— Vous m’en voyez ravie, mon seigneur, je ne pouvais espérer une si heureuse rencontre, le remercie chaudement Athéna.

Alors, la foule se met à rire si fort qu’elle attire de nouveaux curieux qui viennent grossir ses rangs. À gorge déployée, ils s’amusent d’une chose qu’Athéna ne parvient pas à saisir.

— Et bien, mes amis, que me valent ces égaiements ? En quoi me suis-je fourvoyée pour vous faire tant glousser ?

— Douce étrangère, répond un vieil homme, ce jeunot n’est point seigneur. C’est un matelot comme tant d’autres, il ne mérite point le vouvoiement.

— En effet, intervient l’intéressé. Mais cessez, vous autres, de vous moquer de cette aventurière !

Tous l’écoutent et abrègent leurs railleries. Tandis que le matelot renseigne Athéna sur le moyen de rencontrer son capitaine, celle-ci s’étonne qu’un si humble personnage puisse exhiber une si onéreuse possession. D’où peut-il tirer tous ces fonds, si ce n’est de sa profession ? Mais, hâtée par le désir de régler ses affaires, elle ne reste pas épiloguer avec les marins, et se dirige vers le bureau du Capitaine.

Avec Athéna, l’homme se montre franc et aimable. Il accepte, moyennant quelques services, qu’elle embarque avec son équipage pour leur prochain départ. L’appel du large la rend guillerette et songeuse. Elle se risque alors, avec ce loup de mer, à engager une plus ouverte conversation.

— Je me demandais, cher Capitaine, quel genre d’activité pouvait vous procurer d’aussi larges revenus.

— Ma foi, des revenus nous en avons, certes, mais sont-ils larges ? Nous avons de quoi pourvoir à l’entretien du navire et aux bas de laine de nos matelots. Rien, toutefois, qui ferait pâlir les grandes fortunes de la Cité.

— Vraiment ? Pourtant, ce matin même, un membre de votre équipage exposait sur les quais sa dernière acquisition : une belle statue de marbre qui, dans mon pays, ne serait accessible qu’aux plus riches seigneurs.

— Oh ! À présent, je comprends votre méprise. Le matelot que vous évoquez n’est point nanti, c’est de la Cité qu’il a reçu la statue. Une récompense pour son honnête vie de citoyen.

— Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? J’ai vu, en passant, tous ces artisans qui sans relâche travaillent à l’arsenal pour construire vos bateaux. En quoi seraient-ils de moins bons citoyens ?

— Ils le sont tout autant, vous avez raison. Mais récompenser toute la plèbe serait une idée ruineuse, vous en conviendrez. Au lieu de cela, les statues ne coûtent rien à la Cité et, au contraire, lui rapporte beaucoup.

— Ça, je serais curieuse de l’entendre. Éclairez donc ma lanterne.

— Il y a longtemps, un marchand a fait sculpter dix statues à l’effigie de la Cité. À sa mort, ne disposant d’aucun héritier, ses biens ont été transmis à la ville. Le Conseil s’est trouvé fort indécis sur la manière de disposer de ces prestigieuses œuvres qui, déjà, attiraient toutes les convoitises. Il a bien songé à en faire cadeau aux plus méritants ou à quelques dignitaires étrangers. Mais, ce faisant, la Cité aurait perdu à jamais ce patrimoine qu’on lui avait légué. À mesure que le temps passait, la popularité des dix statues enflait au point que sur les galères, dans les boutiques ou à l’arsenal, on ne parlait plus que d’elles : le peuple désormais les réclamait pour lui. La Cité aurait pu les installer aux yeux de tous, sur les places publiques, mais il y aurait toujours eu un ou deux quartiers pour s’estimer lésé. On aurait aussi pu les casser en morceaux pour les distribuer aux citoyens, ainsi tout le monde aurait été également servi, mais vous imaginez bien que ça n’aurait contenté personne. Le Conseil eut donc l’idée de tenir une cérémonie chaque année au cours de laquelle dix citoyens seraient tirés au sort pour obtenir chacun la garde d’une statue pour l’année à venir. Cette tradition se perpétue de nos jours, et c’est ainsi que ce matelot est entré en possession de la Belle.

— Pourquoi dites-vous que cette pratique rapporte à la Cité ? Si les statues passent de main en main, où est son profit ?

— Les statues font naître l’espoir, chère Athéna. Les citoyens, dans ce jeu, ont chacun les mêmes chances de gagner. Ils se lèvent le matin et travaillent de bon cœur, car ils savent qu’à tout moment la chance peut leur sourire. Ils s’empêchent aussi de commettre les crimes et délits qui ôtent la citoyenneté ; nos rues en sont plus sûres.

— Pourquoi vos citoyens ne bayent-ils pas aux corneilles ? Car après tout, le sort ne peut distinguer les dévoués des paresseux.

— Certains le font, mais ça ne leur vaut rien. Les fainéants peuvent attendre oisivement une vie que le sort les désigne et cependant ne jamais être choisi. Les chances sont aussi égales qu’elles sont faibles. Personne ne peut espérer en vivre, il faut gagner autrement sa croûte sinon quoi l’on devient miséreux.

— Et ces citoyens, lorsque le hasard les désigne, ne subissent-ils pas la convoitise de leurs pairs ? Ne cherche-t-on pas à les dépouiller de leur nouveau bien ?

— Par le passé, quelques vilains s’y sont essayés, mais ils ont vite déchanté. Où pourraient-ils vendre de si célèbres statues sans être retrouvés et pendus ? Nulle part, je vous le dis. Sachez que les détenteurs légitimes de ces statues, surtout lorsqu’ils sont pauvres, reçoivent d’abondantes donations ; car on sait qu’ainsi ils pourront mieux l’entretenir. Obtenir une statue signifie donc souvent élever sa condition.

— Je me souviens, en effet, avoir vu des pièces transiter dans la bourse de votre matelot. Mais pourquoi continue-t-il son épuisant métier dans votre équipage ? Avec son nouveau statut, il pourrait, au moins pour un an, vivre comme un monarque, non ?

— Peut-être que les habitants de la Cité ne trouvent leur bonheur qu’en espérant recevoir un jour ces statues. Et quand cela se produit, après l’émotion du prestige et de l’argent, ils n’aspirent qu’à retrouver le train de vie sain et routinier de leur labeur. Dans cette Cité, nous avons tous appris qu’il est plus sage de se montrer généreux avec une poignée plutôt que de donner chichement à la masse. Car la richesse n’est pas dans ce que l’on a, mais dans ce que l’on fait. Quant à ce matelot, il restera à quai pour chérir son bien ; l’année prochaine je le reprendrai dans mon équipage.

— Une fois encore, Capitaine, tout ici m’impressionne. En distribuant des promesses, votre Cité cueille ce qui dans mon pays ne s’obtient qu’âprement, avec le fouet et les coups. Je ne regrette pas d’être partie en voyage.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI

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