L’île

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 1900 mots /// ⏱ 6 minutes de lecture

Athéna, qu’une existence terrienne n’a guère habituée aux caprices de la mer, se précipite contre le plus proche bastingage afin d’offrir aux poissons le contenu de ses entrailles. Le tourment de leur passagère égaie le quotidien morne et laborieux des marins. En effet, depuis quelques jours, les récifs et les hauts-fonds de la côte contraignent le navire à d’incessantes manœuvres, ce qui ne laisse aucun repos à l’équipage.

— Je n’aime pas ces eaux, lui confie plus tard le Capitaine. Sur ces maudits îlots il y a de quoi mille fois s’échouer.

Très enthousiaste au début de la traversée, Athéna n’attend à présent que son achèvement. Pour tromper l’ennui et les nausées, elle s’entretient avec les autres voyageurs. Tout d’abord, il y a le Magistrat : un homme fort lettré qui la renseigne sur les multiples et complexes affaires des États de la côte. Sa robe soyeuse témoigne du soin qu’il apporte à son apparence, ainsi que l’étendue de sa richesse. Cet influent personnage n’est pas insensible aux charmes qu’Athéna, sous son teint livide, tente de conserver.

Puis il y a Livia, la fille du Capitaine. Sauvage et arrogante, elle se plaît à tourmenter les marins qui s’échinent à la tâche : elle profère de fausses accusations en vue de les faire fouetter et, lorsqu’elle est dans ses bons jours, se contente de cracher à leurs pieds. Heureusement, Athéna sait composer avec ce genre d’enfant que la parenté a trop gâté et, avec quelques habiles paroles, s’en fait une fidèle amie.

Cependant, la traversée prend un autre tournant lorsque la galère est prise en chasse par de plus véloces esquifs. À leur bord, une troupe de forcenés s’agite d’une manière impudente. Rapidement, ils éperonnent l’embarcation et, sabre en main, ne font pas de quartier. Ce ne sont ni les rameurs harassés ni le vieux Capitaine qui leur opposent la moindre résistance.

Les brigands des mers saisissent les coffres d’argenterie et la précieuse cargaison. Ils invitent, du bout de leur lame, quatre vaincus à les rejoindre : le Charpentier dont les services sur un bateau sont toujours appréciés, Livia dont la jeunesse et la noblesse sont prometteuses, le Magistrat qui laisse espérer une forte rançon, et Athéna qui inspire mystère et beauté à ses ravisseurs.

Leur larcin accompli, les pirates se dégagent de la galère dépouillée et reprennent leur route secrète. Ils alignent leurs captifs sur le pont et portent sur eux toute sorte de regards, du dédain à l’envie. Le plus grand et le plus fort, qui agit comme le chef, parade devant eux avec sa tenue chatoyante.

— Qu’avons-nous là ? De la belle chair, à n’en pas douter ! Du bon gratin, des miches bien pourvues ! clame-t-il en saisissant à pleine main la cuisse d’Athéna. Vous, messieurs, ne soyez pas jaloux ! Vous avez d’autres atouts qui, plus tard, pourraient nous servir.

— Libérez-nous ! implore Livia en se débattant.

— Cesse de geindre, pucelle ! vocifère un des aigrefins. Ici, en notre royaume, tu n’es plus fille de capitaine. Ton lâche de père n’a même pas combattu, il n’a su que hisser le drapeau blanc pour mieux sauver son cul !

— Quoi qu’il en soit, cette prise m’a mis de bonne humeur, annonce le chef. Dites-moi un peu, vous autres, que faisiez-vous perdus sur nos côtes ?

Personne ne trouve les mots : les remarques obscènes que les pirates goguenards murmurent entre eux apeurent Livia, le Magistrat réfléchit intensément à la meilleure manière d’agir, tandis que le Charpentier admire, béat, l’ingénieuse conception de cet esquif. Alors, il ne reste plus qu’Athéna pour donner la réplique au souverain des mers :

— Nous devions faire escale dans ce pays, où les pierres sont blanches et le ciel est bleu. Je suppose que le navire devait ensuite se rendre dans de lointaines destinations pour écouler ses marchandises.

— Nous lui avons gracieusement ôté ce fardeau, s’amuse le chef. Mais dis-moi plutôt ce que tu voulais faire en ce pays, ma douce.

— Je ne suis qu’une voyageuse. Mes projets, dans cette contrée, ne sont guère établis. Je suis curieuse de la culture et des traditions qu’on peut y avoir.

— Oh, mais nous allons t’y faire goûter à notre culture, et de bonne heure !

— Vraiment ? demande Athéna, vaguement naïve.

— Nous autres chiens des mers aimons à entretenir un certain rituel. Nous connaissons une île, non loin d’ici, sur laquelle nous conduisons nos captifs. Nous leur donnons jusqu’au coucher du soleil pour désigner parmi eux celui qui plus jamais ne verra l’aube. En honnêtes forbans, nous récupérons ensuite les survivants pour les débarquer au port le plus proche. Toutefois, si les captifs échouent à condamner l’un des leurs, nous nous arrangeons pour les faire tous crever.

— C’est ce que je préfère… souffle un bandit perdu dans ses sinistres fantasmes.

— Que faut-il de cruauté pour imaginer pareil supplice, soupire gravement le Magistrat.

— Toi, mon bon sire, déclare le chef, tu m’as l’air bien gras : tu n’es pas à plaindre, ton existence n’a pas dû être mauvaise. Maintenant, regarde-nous. Nous quittons rarement la mer et la vie y est pénible. Ce que tu nommes cruauté n’est pour nous qu’une manière de nous distraire. À l’aune de tes privilèges, tu es fort dépourvu pour le comprendre, alors cesse de nous en faire le grief.

— Nous sommes vos captifs, rappela le Charpentier. Vous pourrez nous vendre à bon prix sur la côte, pourquoi vous priver d’une telle rente en nous forçant à nous entre-tuer ?

— Dois-je me répéter ? La prise de votre galère ne nous a offert aucun spectacle, tout le monde s’est rendu. Nos soutes sont déjà pleines de richesse, mais nos cœurs sont las. Les égayer vaut bien la mort d’un esclave.

— Que la peste soit de votre race ! s’empourpre le Magistrat.

— Oh, insulte-nous à ta guise : cela ne changera rien à ton sort, car nous approchons de l’îlot.

Quelques heures plus tard, une barque conduit les quatre rescapés sur les rocs blanchâtres de l’île. De hauts blocs de pierre s’élèvent sur ses bords tandis qu’une poignée de cyprès inquiétants poussent en son centre. Le silence est lourd. Entre les broussailles, les quatre compagnons devinent les crânes et les ossements de leurs prédécesseurs. Les brigands, au loin, les observent.

— Ne les écoutons pas, se rebelle le Magistrat. Cherchons plutôt le moyen de notre fuite. Charpentier, coupons ces arbres et construisons une embarcation, même sommaire, ainsi nous pourrons regagner de plus sains rivages.

— Vous êtes fou, mon ami, répond le Charpentier. Il faut savoir, dans la vie, reconnaître son rang. Ces seigneurs sont nés et vivent en mer, n’espérez jamais les battre sur ce terrain. Fuyez donc, si cela vous chante, mais sans mon concours : vous n’aurez pas fait cent toises qu’ils seront sur votre dos.

— Restons sur cette île, déclare Livia. Mon père viendra nous secourir.

— Et comment le peut-il ? peste le Magistrat. Tout à l’heure, en soulignant sa couardise, le chef des pirates ne pouvait entièrement se tromper. Ton père est bien des choses sûrement, mais il n’est guère courageux.

— Alors décidons de la manière de conclure ce triste rituel, propose Athéna. Il nous faut choisir celui ou celle qui demain ne verra pas le jour se lever.

Les quatre infortunés débattent pendant des heures. Au sommet de sa prose, poussé par l’instinct de survie, chacun expose les raisons qu’il a de ne point périr :

— Je suis âgé, certes, mais savant, déclare le Magistrat. J’assiste de nombreux princes dans leurs affaires. Par mes conseils avisés, j’évite la guerre ou la famine à des peuples entiers.

— J’ai une famille, intervient le Charpentier. Deux garçons attendent à mon foyer que je les nourrisse et leur apprenne les choses de la vie. On sait trop bien comment finissent les orphelins privés des figures paternelles. En me tuant, ce sont aussi eux que vous tuerez.

— Moi, c’est bien simple, dit Livia. Si ce soir je m’éteins, alors c’est mon père qui s’occupera de votre cas. Peut-être qu’il est lâche, comme vous le dites, mais cela ne le fait pas moins dangereux : il m’aime assez pour vous retrouver aux quatre coins du monde s’il le faut. Pour cette tâche, il pourra engager des mercenaires qui, eux, auront bien du courage.

— Et moi, soupire Athéna, je suis jeune et belle. Il me reste tant à vivre avant de mourir, je ne suis qu’à l’aube de mon existence.

Personne ne s’étant sacrifié pour la cause et le soleil approchant de l’horizon, le Magistrat propose un moyen de résoudre ce dilemme : chacun doit voter pour celui ou celle qui mérite le moins de vivre. Ainsi, la responsabilité du crime serait partagée. Puisqu’il est l’instigateur de la méthode, le Magistrat s’exprime en premier :

— Je respecte trop le sexe opposé pour choisir l’une ou l’autre de nos amies. Charpentier, c’est donc sur toi que mon vote se porte.

— Alors c’était ta ruse ! s’outre l’artisan. Tu n’aimes pas les gens de mon espèce et comptes bien me voir disparaître. Soit, il ne m’en faut pas plus, Magistrat, je vote pour toi.

— À supposer que je m’en tire vivante, annonce Livia, je préfère avoir à mes côtés un Charpentier plutôt qu’un Magistrat. Jusqu’ici, c’est la force et non le gras qui nous a fait défaut.

Il ne reste désormais plus qu’Athéna. De son choix dépend la vie du Magistrat qui déjà sent sur lui l’ombre de la Mort. Même en se soustrayant à ce jeu, en s’abstenant, elle le condamnerait à rejoindre l’autre monde.

— Le meurtre n’est point dans mon sang, confie-t-elle à ses trois camarades. C’est donc contre vous, Monsieur le Charpentier, que mon vote s’oriente.

L’égalité parfaite agite la troupe et échauffe les esprits. Bientôt, s’ils ne font rien pour remédier à cette crise, les pirates les tueront tous.

— Magistrat ! Si tu es un homme, réglons ça à la force de nos bras. Puisque nous cumulons deux votes chacun, nous devons nous départager de la meilleure manière, propose le Charpentier.

— Absurde ! se défend le Magistrat. Vos bras ont passé une vie à soulever chevrons et poutrelles, tandis que les miens écrivaient à la plume. Rien, dans ce combat, ne serait égal.

— Abandonnons le vote, suggéra Athéna, car il me vient une autre idée pour désigner le futur trépassé.

Elle cueille quatre cônes d’un cyprès adjacent, tous de forme semblables, mais dont l’un est plus clair que les autres. Elle les jette dans sa cape qu’elle referme pour en faire une sorte de sac opaque.

— Tour à tour, chacun de nous va plonger sa main et choisir un cône de cyprès. Celui ou celle qui tirera le plus clair en mourra. Ainsi, Monsieur le Magistrat, nous serons à armes égales.

— Cela me convient ! s’empresse-t-il d’ajouter.

Puisque le soleil commence à fuir derrière l’horizon, les deux autres approuvent sans tergiverser davantage. Son tour venant, chacun malaxe bien les cônes avant d’en saisir un. Les poings ne s’ouvrent que lorsque tout le monde s’est servi.

— Morbleu ! s’écrie le Charpentier. C’est moi qui écope du cône clair !

— Alors tu dois mourir, murmure froidement le Magistrat.

— Vraiment ? lui répond l’artisan.

Le Charpentier se jette sur le notable et l’étrangle de toutes ses forces. Désarmé, le Magistrat n’y peut rien et suffoque jusqu’à en crever. Ces dames ne lui portent aucune assistance, craignant le courroux du bourreau. Satisfait de son œuvre, alors que sous la mer le soleil s’efface, il soulève seul la dépouille du Magistrat de sorte que les pirates puissent bien l’observer. Puis il se tourne vers Athéna et lui dit :

— Je n’avais rien contre ton jeu, jusqu’à ce qu’il me désigne. Il semble qu’en toute chose, hier, aujourd’hui et pour longtemps encore, la raison du plus fort ne cessera d’être la meilleure.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI

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