La villa

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 1800 mots /// ⏱ 6 minutes de lecture

Sur les conseils du marchand, Athéna se tient droite et met ses atouts en valeur. Elle doit attirer l’œil du chaland, se rendre désirable pour qu’un riche et doux maître puisse l’acheter. Sinon, elle finira avec les esclaves de second choix et sera envoyée aux mines ou aux champs.

— Au moins, se console-t-elle, je suis arrivée dans le pays que je voulais découvrir. J’aurais toutefois préféré ne pas avoir les mains liées.

Deux jours auparavant, les pirates ne lui ont guère laissé le choix en la vendant au marchand d’esclave. Privée de ses droits, on la considère à présent comme un objet, une marchandise.

Les notables qui se pressent devant l’étalage humain ne peuvent masquer une certaine fascination pour le corps légèrement vêtu d’Athéna : ils fixent ses courbes sveltes avec envie, la sifflent et parfois l’applaudissent lorsqu’elle daigne poser sur eux un regard plein de chaleur. Mais le prix annoncé par le marchand rebute et refroidit ces doux rêveurs ; il la réserve pour une plus haute clientèle.

Justement, un de ces grands propriétaires se manifeste. La transaction se déroule très vite : quelques gestes discrets entre lui et le marchand et les négociations s’achèvent. Tandis qu’on défait ses liens, son nouveau maître l’informe :

— Je me nomme Eusèbe, suis-moi.

Athéna marche à ses côtés tandis qu’ils s’éloignent de la cité côtière.

— À tes manières de métèque, j’en conclus que ton esclavage est récent, lui confie-t-il.

— En effet, l’année dernière j’étais encore l’héritière d’un grand duché, très loin d’ici. Les circonstances, par la suite, m’ont été plutôt défavorables.

— Une fille de seigneur… songe Eusèbe à voix haute. Je pourrais bien, avec ce marchand, avoir fait une meilleure affaire que je ne l’espérais. Sais-tu compter, lire et écrire ?

— Certes, et je peux même chanter. Du temps de ma noble éducation, on m’a aussi appris à gérer les fonds et administrer un domaine.

— Je gage que, dans mes projets, tu me seras fort utile, déclare le maître satisfait. Si tu te montres efficace et conciliante, il se pourrait même qu’un jour je t’affranchisse. Les vrais talents, lorsqu’on les enchaîne, peinent souvent à s’exprimer.

— Alors je tâcherai de me montrer à la hauteur de vos espérances.

La villa d’Eusèbe domine de vastes étendues dans lesquelles hommes libres et esclaves travaillent ensemble à récolter le grain. Quelques coteaux savamment exposés produisent de belles grappes dont le jus finira bientôt dans des amphores. Athéna, pour l’heure, lustre les bronzes, nettoie les marbres et prépare le repas des autres esclaves. Le soir, lorsqu’ils se retrouvent tous attablés dans les sous-sols de la villa, l’un d’entre eux s’exclame :

— Il ne s’agit pas de l’infâme pitance qu’on nous sert d’habitude…

— Mais oui, tu as raison ! remarque un autre. La nourriture, ce soir, me semble bien plus savoureuse. Qui l’a préparée ?

— C’est moi, répond Athéna. Eusèbe m’a acheté ce matin au marché.

— Tiens donc, intervient un esclave mieux loti que les autres. Il faut reconnaître que la croustance n’est pas mauvaise. Puisque tu es nouvelle, sache que je suis ici l’Intendant. C’est à moi que notre bon maître a confié le soin de s’occuper de la troupe servile.

— Votre position vous honore, répond obligeamment Athéna, désireuse de ne point froisser ce personnage. Votre mérite doit être grand pour qu’Eusèbe vous ait accordé sa confiance.

La remarque d’Athéna laisse planer un inconfortable silence sur la tablée. L’Intendant, avec une mine presque contrariée, reprend :

— Eusèbe détient de nombreux droits à notre égard, mais pas celui de nommer l’Intendant. Cela est une vieille tradition parmi les esclaves de ce pays. Nous choisissons nous-mêmes, une fois l’an, qui détiendra ce rôle. Sa mission – ma mission – consiste à faire régner l’ordre parmi nous, à s’assurer que chacun mange à sa faim, que les malades soient soignés et qu’aucun ne manque à ses devoirs.

— En contrepartie, ajoute un esclave au teint hâlé, l’Intendant perçoit le triple de notre pécule et est logé dans la meilleure chambrée. En sus, il n’y a que lui que le maître autorise à disposer d’une concubine.

— Tu dis vrai, rétorque l’Intendant, mais tu oublies qu’en cas de désobéissance de la troupe, c’est moi que notre bon maître fera écorcher et pendre par les pieds. Les maigres avantages qu’on me consent s’adjoignent de lourdes responsabilités.

Un autre esclave s’apprête à parler, mais l’Intendant l’interrompt brusquement :

— Assez discutaillé pour ce soir ! Finissez votre soupe et allez vous coucher. Demain encore, une longue journée nous attend.

Quelques semaines passent. Athéna se montre docile et serviable, elle ne rechigne pas aux travaux que son maître lui assigne. Sa nouvelle allégeance ne l’incommode pas outre mesure : elle apprend au plus près les us et coutumes des gens de ce pays. Eusèbe se félicite de son enthousiasme et commence à lui confier des tâches plus intellectuelles et moins pénibles : tenir les comptes de ses différentes exploitations, régler ses dettes et, lorsque l’occasion s’y prête, distraire les prestigieux invités de la villa par les chants traditionnels de son lointain Duché.

Mais il demeure un personnage qui, dans la villa, n’est point heureux de cette ascension. L’Intendant, en effet, se montre rude avec Athéna : il la prive parfois injustement du confort auquel elle peut prétendre et l’astreint à d’inutiles corvées. Elle n’ose encore se plaindre, craignant les représailles et les intrigues auprès du maître. Elle ne sait que trop bien le sort qu’on réserve aux fauteurs de troubles lorsque le pouvoir est bien établi.

Un soir, néanmoins, elle surprend une secrète réunion d’esclaves qui, comme elle, subissent de mauvais traitements. Elle s’y joint et écoute les témoignages :

— Moi, dit l’homme au teint hâlé, il m’a forcé à aller cueillir des fleurs d’aubépine jusque sur la colline, puis il les a donnés à nos frères et sœurs malades en s’en accordant tout le crédit. Il essaye, par sa tyrannie, de masquer son mauvais travail.

— Quant à moi, ajoute une belle esclave, il m’a offerte dans sa propre couche à plusieurs de ses fidèles suiveurs. En dédommagement, il ne m’a donné que la moitié de ce qu’il m’avait promis.

— En ce qui me concerne, intervient Athéna, il me fait laver les latrines à grande eau, il exonère ainsi ses amis de l’ingrate corvée. Et si je n’obtempère pas, c’est avec son fouet qu’il me contraint.

— Cette situation doit cesser ! s’enflamme l’esclave basané. Le vote pour nommer le prochain Intendant arrive bientôt, et nous devons faire en sorte que notre tortionnaire ne conserve pas sa charge.

— Malheureusement, soupire un vieil homme, il nous sera difficile de rompre le cycle. Toute l’année durant, l’Intendant a cultivé les faveurs à nos dépens : il soudoie et rend service à ceux qu’il estime nécessaires à sa nomination. Il est prêt, pour cela, à prélever sur son propre pécule, et même à emprunter à certains. Alors n’espérons pas vainement un retournement de situation : l’Intendant ne changera pas cette année.

— Cela ne se peut, déplore Athéna. L’Intendant est censé garantir notre juste traitement et pourtant, avec ses manœuvres, il opprime les uns pour contenter les autres. Il détourne le sens de sa fonction !

— Peut-on le blâmer ? demande modestement le vieil homme.

— Comment ?! s’indigne l’esclave au teint hâlé. Serais-tu en train de le cautionner ?

— Non, mais je le comprends. Que ferais-tu, toi, si tes revenus devaient tripler ? Chercherais-tu par tous moyens à conserver cette rente, ou bien t’en remettrais-tu à la sagesse de tes pairs pour désigner ton successeur ?

— Je…

— Le pouvoir est une montagne de laquelle on consent rarement à descendre. Il ne faut pas reprocher à l’Intendant de vouloir conserver son statut, beaucoup d’autres, à sa place, en feraient autant.

— Si le mal ne vient pas de l’Intendant, réfléchit Athéna à voix haute, c’est qu’il vient de la manière de le choisir.

Le vieil homme acquiesce en silence, les autres l’imitent.

— Devrions-nous confier à notre bon maître le soin de désigner notre chef ? demande candidement la belle esclave.

— Ce serait renoncer au peu de droits que nous avons à disposer de nous-mêmes, répond l’homme au teint hâlé. L’Intendant nous maltraite, mais il a le mérite de contenter l’autre moitié de la troupe. Un homme choisi par Eusèbe pourrait, quant à lui, se montrer rude avec tout le monde.

— Le problème, annonce Athéna, réside dans ces faveurs qui s’échangent. L’Intendant s’endette car il a l’assurance d’être à nouveau nommé ; il sait qu’avec son pécule triplé, il n’aura aucun mal à rembourser ses créanciers. Cette assurance qui le pousse à agir et qui nous cause tant de tourments, c’est elle qu’il faut abolir.

— Comment le pourrait-on ? interroge le vieil homme avec curiosité.

— Usons du sort, déclare fièrement Athéna.

— Et risquer de nommer un ingrat ou un incompétent ? s’inquiète l’esclave basané.

— Non, vous avez raison, reprend Athéna. Le vote n’est pas à jeter, car il permet à chacun d’approuver celui ou celle qui prendra soin de la troupe. Un chef doit avoir le consentement de ceux qu’il commande. Mais l’incertitude doit faire son chemin dans cette procédure.

— À quoi penses-tu ? demandent les esclaves impatients.

— Nous pourrions, juste avant le scrutin, tirer au sort les esclaves qui auront le droit de se porter candidats. La moitié, par exemple, ou le tiers de notre troupe seulement. Notre Intendant, s’il n’a qu’une chance sur trois de pouvoir se présenter, éprouvera certainement des réticences à consentir toutes ces faveurs. Car si les hommes aiment le pouvoir, ils n’affectionnent guère le risque.

La proposition suscite un vif émoi parmi les contestataires. Plus tard, l’idée se répand au sein de la troupe servile, elle gagne l’intérêt de nombreux esclaves, notamment les plus soumis qui jusqu’ici se taisaient, craignant les représailles. Avec la méthode d’Athéna, la confiance autour de l’Intendant s’effrite : tout le monde le pense déjà vaincu. Même ses plus fidèles partisans craignent désormais le retour de bâton.

Athéna sent que les conditions sont propices et, après s’être entretenue avec Eusèbe sur les finances de son petit empire, lui expose son projet. Une fois de plus, il constate les talents d’Athéna pour les choses de l’esprit et agrée à son entreprise. Il ne tient pas l’Intendant dans son cœur et se montre favorable à un renouvellement. C’est d’ailleurs le maître, en tant que tierce personne, qui est chargé de procéder au tirage au sort.

Le jour venu, chaque esclave tire une boule dans le grand sac tenu par Eusèbe. Celle de l’Intendant est noire, il ne peut donc se porter candidat et tente vainement de dissimuler sa rage. C’est le vieil homme, à qui les autres ont accepté de confier le crédit de cette réforme, qui ressort vainqueur du vote qui s’en suit. Le précédent Intendant, incapable de rembourser ses dettes, est néanmoins secouru par la bonté de son successeur :

— Je serais sot, le premier jour de mon office, de me créer un ennemi. Alors prend mon pécule, dédommage ceux à qui tu as promis tant de choses, mais n’oublie pas que dorénavant ces échanges sont vains : l’incertitude du sort rend caduque l’ancienne et vile pratique de la faveur.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI

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