Le tribunal

Nouvelles du cycle d’Athéna (à lire dans l’ordre)

Le prénom

Cycle d’Athéna [1/7]
Almodis doit choisir un prénom pour l’héritière du Duché.

La pièce

Cycle d’Athéna [2/7]
Le hasard peut-il décider de tout à notre place ?

La statue

Cycle d’Athéna [3/7]
Un matelot reçoit la statue la plus prestigieuse de la Cité.

L’île

Cycle d’Athéna [4/7]
Des pirates imposent un jeu cruel à Athéna et ses compagnons.

La villa

Cycle d’Athéna [5/7]
Athéna devient esclave au sein d’une prestigieuse villa.

Le sceptre

Cycle d’Athéna [6/7]
Où s’arrête la responsabilité d’un citoyen tiré au sort ?

Le tribunal

Cycle d’Athéna [7/7]
Athéna se défend devant le Juge et les jurés.

Nouvelle de 1900 mots /// ⏱ 6 minutes de lecture

Le Juge, sur son piédestal, foudroie Athéna du regard. D’un ton solennel, il ouvre la séance :

— Athéna, ancienne magistrate du patrimoine, l’accusateur public vous reproche un déficit de discernement dans le cadre de vos fonctions. Vous avez laissé un faussaire vendre à la cité une de ses imitations. Pour cela, non seulement les deniers du peuple ont été inutilement dépensés, mais de surcroît on jette désormais l’opprobre sur notre honorable cité. Entendez bien que votre faute est grave et que le préjudice est grand.

— J’ai conscience, votre Honneur, qu’à ce poste j’ai failli. Je reconnais les terribles conséquences qui en découlent. Pour autant, je ne me sens nullement coupable.

L’accusateur public se lève d’un bond et vocifère :

— Comment pouvez-vous nier votre implication dans ce drame ?! Vous seule êtes responsable du désastre.

— Ma responsabilité ne saurait être invoquée, rétorque calmement Athéna. C’est en tant que simple citoyenne que j’ai agi. Monsieur l’accusateur, peut-on attendre d’un plébéien pris au hasard l’aptitude à distinguer le vrai du faux en matière d’orfèvrerie ? Est-ce là une compétence si largement partagée que ne pas la posséder serait un crime, mon crime ?

La défense d’Athéna appelle de l’accusateur quelque conciliabules avec ses proches conseillers. Puis il reprend plus posément son attaque :

— À partir de votre nomination, vous ne pouviez plus prétendre agir comme une simple citoyenne. Vous deviez, comme nos lois le prévoient, vous mettre en capacité d’assumer vos nouvelles fonctions.

— Je vous mets au défi, en quelques jours ou même quelques mois, d’acquérir le savoir nécessaire à exercer cette magistrature.

Un large sourire se dessine sur les lèvres acerbes de l’accusateur. Il fait entrer un artisan au Tribunal pour témoigner de son art.

— Vous êtes orfèvre, monsieur, annonce l’accusateur. À côté de vous se trouve l’infâme sceptre. Expliquez-nous, en matière de gemmes, comment séparer le bon grain de l’ivraie.

L’artisan se saisit de l’objet, le retourne plusieurs fois et fait briller la grosse émeraude à la lueur du soleil.

— Dans la nature, la perfection n’existe pas, philosophe-t-il. Cette pierre que vous voyez là est trop parfaite, elle n’a point de défauts, point de veines et point d’âme. Son vert est plat et uniforme, alors que les vraies émeraudes renferment toujours de mystérieuses nuances. Pour entériner ce diagnostic, il suffit d’y regarder de plus près : le verre n’est qu’un affreux liquide et, lorsqu’on le travaille, de nombreuses bulles d’air s’y invitent. La pierre, elle, est un bloc compact qui ne laisse aucun vide, sinon quelques fissures.

Le sceptre passe de main en main pour que chacun puisse constater la contrefaçon.

— Vous voyez donc, monsieur le Juge, qu’en une minute à peine, chacun ici sait désormais différencier la précieuse gemme de la vulgaire verrerie, conclut l’accusateur. Athéna aurait donc pu, avant de prendre ses fonctions, se former auprès des meilleurs. Cela nous aurait évité le pire.

— La démonstration est belle, intervient l’accusée. Elle ne manque pas de panache. Mais, à l’instar de ce sceptre, elle est trompeuse. Ce que l’artisan nous a montré n’est qu’une infime fraction des connaissances requises. Comment pouvais-je prédire, à mon entrée en fonction, que c’est avec une émeraude qu’on tenterait de me duper ? Cela aurait tout aussi bien pu être un rubis, des perles, quelques métaux précieux, des teintures, des étoffes brodées, un marbre veiné, d’antiques reliques, des bronzes sculptés, et mille autres objets d’art. De plus, vous supposez que je disposais d’un temps infini pour me former. Or cette magistrature, dès le début, ne m’a laissé aucun répit entre doléances citoyennes et trajets de miliciens. Ainsi, je n’ai jamais eu les moyens de cultiver mon savoir dans les règles de l’art.

L’accusateur ne paraît pas désarçonné par l’argument. Le Juge, pourtant, semble en proie à d’intenses réflexions, et reconsidère son appréciation de l’affaire.

— Et que font les citoyens responsables lorsqu’on leur soumet un problème qu’ils ne peuvent résoudre par eux-mêmes ? questionne le contradicteur. Ils s’en remettent au jugement des autres, ils consultent les maîtres de la discipline et sollicitent leur opinion. Or vous avez failli, Athéna, à vous entourer de pareils spécialistes avant de procéder à l’achat. La présence d’un orfèvre à vos côtés aurait suffi à préserver la cité de son triste sort.

L’estocade est violente, cruelle. Athéna sait que l’accusateur vient d’exposer sa seule et véritable faute. Néanmoins, elle ne désire guère écoper de la mortelle condamnation, et cherche toujours à se défendre :

— Pensez-vous que recourir à tous ces experts soit gratuit ? Si, à la moindre action que j’entreprends, je devais m’en référer à ces maîtres et les dédommager grassement, il ne me resterait en fin de compte plus un seul denier pour acquérir le moindre morceau d’art. Et puis, si ce sont eux qui prennent les décisions, qu’advient-il de mon rôle à moi, citoyenne profane ? Dans quel but ai-je accédé à ces fonctions ?

Alors que l’accusateur s’apprête à répondre, la faim qui tiraille le Juge le pousse à suspendre la séance. Tandis que tous sont partis se restaurer, Eusèbe profite du répit pour s’entretenir avec son ancienne esclave.

— Cet accusateur est résolu à te passer la corde au cou, Athéna.

— Crois-tu que je l’ignore, Eusèbe ? La peur de mourir, chez moi, n’a jamais été aussi présente.

— Je constate que, dans ta défense, tu n’as toujours pas évoqué notre accord. Après tout, c’est par ma faute que tu t’es portée volontaire.

— Certes, j’aurais pu te jeter la pierre, Eusèbe. Mais je ne suis pas de cette race. J’ai accepté ton marché, j’en connaissais les risques. Et puis, ce qui m’est arrivé aurait tout aussi bien pu échoir à un autre volontaire. Si je reconnais ma négligence, je conteste néanmoins le bien fondé des règles de la cité.

— Ce que tu dis-là pourrait t’être d’un grand secours. Sache que si tu remets en cause l’écriture de nos lois, ce n’est pas le Juge qui devra trancher l’affaire, mais des jurés citoyens.

Athéna et Eusèbe peaufinent leur stratégie qu’ils présentent ensuite au Juge. Frustré de céder son pouvoir à d’autres, celui-ci est néanmoins contraint de suivre la procédure. Trente citoyens sont alors tirés au sort, volontaires ou non, parmi l’ensemble des âmes de la cité. Le Juge leur rappelle les faits, tandis que l’accusateur reprend avec eux ses arguments et les justifications d’Athéna.

— Vous prétendez, commence le Juge, que les règles de notre cité sont mal écrites. Maintenant que les jurés ont été réunis, expliquez-nous le fond de votre pensée.

— Certainement, votre Honneur. Le pouvoir, nous en conviendrons, est un exercice dangereux. Ma magistrature l’illustre fort bien. Il exige non seulement de l’expérience, mais aussi un peu d’esprit. Autoriser tout citoyen à se porter volontaire pour de telles fonctions est une erreur qui conduira bientôt la cité à sa ruine.

— Voulez-vous dire que vos pairs n’ont pas d’esprit ? demande l’accusateur, faussement outré.

— Dans le corps citoyen, tous les caractères se retrouvent. Moi, c’est la naïveté qui m’a poussé au volontariat. Pour d’autres, il s’agit peut-être de l’orgueil, de l’avidité, ou encore de l’ambition. Mais combien, parmi eux, disposent des compétences requises ? Moi, j’en étais dépourvue, et pourtant j’ai hérité de la magistrature du patrimoine. Ce sont les règles de la cité qui, en se montrant trop laxistes, ont laissé la situation se produire.

— Vous vous cachez derrière votre prétendue naïveté pour fuir vos responsabilités ! s’empourpre l’accusateur.

La nervosité de son contradicteur rassure Athéna, cela signifie qu’enfin, dans ce procès, elle reprend l’avantage.

— Je vais vous dire, poursuit-elle, en quoi la loi est mauvaise. On ne peut attendre des citoyens qu’ils agissent rationnellement, c’est-à-dire qu’ils ne se portent volontaires qu’en étant sûrs d’être les meilleurs. Nous faisons de piètres arbitres quand il s’agit de porter un jugement sur nous-mêmes. C’est à la loi et aux procédures qu’il appartient de trier ces candidatures, pas au sort. Celui-ci n’est valable que pour départager des choses d’égale nature ; or, dans l’urne de l’huissier, tous les jetons ne se valent pas. C’est uniquement entre des candidats ayant prouvé leur expérience que le sort devrait agir. S’il en avait été ainsi, jamais je n’aurais pu accéder au pouvoir.

L’exposé d’Athéna soulève une vague de bavardages entre les jurés. L’un d’entre eux se manifeste pour prendre la parole.

— Vous avez à cœur de contester l’usage du sort, pourtant vous n’ignorez pas que nous-mêmes avons été choisis par ce biais. Pensez-vous que, comme vous, nous sommes trop incompétents pour la tâche qu’on nous assigne ?

— Votre cas est tout autre. Votre rôle ici n’exige aucune compétence. Vous ne portez aucune responsabilité. Personne ne jugera vos décisions. Vous avez été choisis pour une seule raison : représenter l’opinion générale, la sagesse populaire, l’inconscient collectif. On n’attend de vous, dans ce Tribunal, que l’expression de votre intime conviction, forgée à la lumière de votre vécu et des faits qui ont été présentés entre ces murs. La place de chacun d’entre vous aurait pu être occupée par n’importe quel autre citoyen de la cité, sans que cela ne change rien au jugement que vous allez produire. De cette manière, l’usage du sort est justifié : il permet de prendre une poignée pour représenter le tout.

Pendant de longues heures, les citoyens délibèrent entre eux, à l’abris des regards et des influences. Ils pèsent le pour et le contre, analysent et éprouvent tous les arguments. Ils cherchent la juste solution à ce problème et, lorsqu’enfin ils s’accordent, l’un d’entre eux vient présenter les conclusions du groupe :

— Il nous a semblé qu’Athéna, dans son discours, a soulevé les failles de notre système. Nous demandons ainsi une réécriture de nos lois en ce qui concerne l’accès aux magistratures, de sorte que la compétence des candidats soit préalablement appréciée avant d’y appliquer le sort. En outre, en dépit de ces défaillances, nous reconnaissons Athéna coupable en ce qu’elle a manqué à ses devoirs. La responsabilité des gens de pouvoir est le rempart qui nous protège de la tyrannie, nous ne saurions créer ici d’exception à ce principe, cela encouragerait nos futurs dirigeants à s’en prévaloir. Au vu du préjudice qui découle de cette affaire, nous exigeons la peine de mort.

La veille de sa pendaison, Eusèbe rend visite à son ancienne esclave et, tout heureux, lui annonce :

— Réjouis-toi, Athéna, car j’ai trouvé le moyen de ta fuite. Tu auras quitté ce pays avant l’aube si tu t’en réfères à mon plan, écoute bien…

— Eusèbe, l’interrompt Athéna. Je reconnais la marque de ton affection, cependant je ne m’enfuirai pas.

— Comment ? Mais c’est absurde ! Veux-tu à ce point mourir ?

— Crois-moi bien que j’aurais voulu continuer mon voyage, revenir sur les terres de mon enfance et peut-être revoir quelques-uns de mes amis. L’idée de mourir demain ne m’est point agréable.

— Alors pourquoi t’abandonner à ce funeste destin ? Toi, une femme si vertueuse que d’obscures circonstances ont amené ici, dans ce cachot.

— N’as-tu rien écouté du discours des jurés ? Ce n’est pas ma vertu qu’on a jugée, mais le devenir de la Cité. Ma mort permettra aux prochains gouvernants de ne pas oublier le sort qu’on réserve aux irresponsables. Ce faisant, ils agiront avec prudence et dévotion pour la Cité. Si je m’évade ce soir, alors tout s’effondre, je prouverai que les relations, l’argent et la malice suffisent pour échapper aux conséquences de ses actes. Or, je te l’ai déjà dit, je ne suis pas de cette race.

— Quel gâchis… se lamente le vieux maître.

— Au contraire, Eusèbe. Au cours de ma vie, jamais je n’ai eu si belle occasion de me rendre utile.

Le lendemain, on pendit Athéna sous les vivats de la foule. Eusèbe consacrera le reste de sa vie à ce que, dans tout le pays, et même au-delà de ses frontières, on se souvienne de cette coûteuse leçon.

Arthur MASSICOT

Toute reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur est illicite (art. L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle) /// Déposé à l’INPI


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